Alexandra Golovanoff : "Se sentir bien crée le style, l'attitude"
Il y a 11 ans, lorsque j'habitais encore à Paris, j'avais eu l'occasion de prendre un long café avec Alexandra Golovanoff. J'avais alors été frappée par ce mélange - pas si fréquent dans le milieu de la mode - d'intelligence pétillante, de subtilité, d'érudition, d'espièglerie et de gentillesse qui émanait d'elle. Depuis, elle a troqué sa casquette de journaliste mode contre celle de créatrice de pulls et n'en finit pas de séduire, notamment par ses looks à la sophistication cool parfaitement calibrée. D'où mon envie de lui poser quelques questions sur son rapport aux vêtements.

Mes jeans ! Et mes pantalons vintage de l'armée.
Comment définirais-tu ton style aujourd'hui ?
J'aime une idée du cool, du naturel… mais maîtrisé. Effortless mais sans laisser-aller. Simplement sophistiqué. Je joue beaucoup avec les contrastes. Je cherche un équilibre tout le temps : ni trop féminin ni trop masculin, ni trop mode ni trop classique, etc.
As-tu toujours eu ce style ou s'est-il construit par phases ?
Je crois que oui, depuis toujours. Je suis juste devenue plus efficace avec le temps. Je vais vite à l'essentiel : par exemple des chaussures de cette saison qui ancrent la tenue dans une forme de modernité (c'est fou le pouvoir des chaussures en particulier, des accessoires en général). Ou alors un jean barrel, idem très actuel, une pièce forte que je vais équilibrer avec un petit T-shirt blanc très simple ou un grand T-shirt de skateur vintage beaucoup plus masculin. Un pantalon large de costume avec un petit pull en cachemire et un bomber en cuir.
As-tu une base de look qui te sert de point d'appui, ou te réinventes-tu chaque matin ?
Je manque de temps pour me réinventer le matin, malheureusement, et parfois je me rends compte que je devrais passer plus de temps dans mon dressing ! Cela fait partie de mon travail, en fait. En pratique, comme j'ai des mono-manies, j'ai tendance à m'appuyer sur une silhouette donnée et je fais des variations de couleurs, de souliers, etc. J'ai des semaines pantalons en velours, puis une grosse envie de jean. Tout à coup, par opposition, envie de pantalons de costume beaucoup plus chic. La météo joue aussi beaucoup parce que je suis à vélo.
Pour toi, le style prime-t-il sur le confort, ou l'inverse ?
Pour moi, ils sont intimement liés. Se sentir bien crée le style, l'attitude. En tout cas, l'inconfort n'est pas une option pour moi. Il est intéressant pour créer un personnage, par exemple, mais ce n'est pas mon cas. Mais attention, confort ne veut pas dire traîner en jogging toute la journée !
Donc il me faut impérativement le style dans le confort. Cela donne cette idée de cool, d'effortless tellement parisien. Ce côté "undone" naturel de filles actives qui ont douze vies dans la même journée, ce côté tout-terrain que je recherche. Et je cultive aussi un goût pour l'imperfection qui permet de garder le charme, la spontanéité de chacune. Cela me touche beaucoup.
Entre le regard des autres et ton propre regard, lequel pèse le plus aujourd'hui dans tes choix vestimentaires ?
Ah ah ah ! Je ne pense absolument pas au regard des autres pour mes choix de vêtements !
Tu renvoies l'image d'une femme très belle, attentive à elle-même, mais aussi libre et forte. Quelle part de cette image est fidèle à ce que tu ressens quand tu t'habilles le matin, et quelle part est une projection extérieure ?
Comme tout le monde, j'ai des jours "up" et des jours "down". Mais disons que j'ai des automatismes qui me permettent de "donner le change" : des vêtements, des couleurs qui sont comme des amis, un uniforme composé de pièces flatteuses qui font le job !
Que souhaiterais-tu que tes vêtements disent de toi lorsque tu entres dans une pièce ?
Exactement ce que tu décris dans ta question précédente ! Une idée de liberté, de force… et de cool.
Tes vêtements influencent-ils ton humeur ou traduisent-ils ton état d'esprit ?
On connaît toutes cette sensation d'avoir raté son look. Et de passer une mauvaise journée à cause de ça… Je suis capable de rentrer chez moi entre deux rendez-vous pour me changer. Et à l'inverse, la bonne tenue peut me faire passer une meilleure journée. Les couleurs sont aussi un vrai langage et fonctionnent mieux par trois que par deux. Une touche de rouge (chaussettes, chaussures) peut me mettre de très bonne humeur dans une journée toute grise.

Une pièce en cuir, veste ou bomber. Sans hésiter. Pour la matière, sa brillance, sa neutralité. Un cuir noir ou chocolat va avec tout. C'est un peu comme le denim : il vieillit, se patine, se bonifie.
Il protège aussi, coupe le vent. Il a un côté masculin qui me rend forte et tout-terrain. Et cela marche avec tout…
Quels sont les vêtements qui ne rentreront probablement jamais dans ton armoire ?
C'est compliqué, on ne dit jamais jamais en mode ! Mais j'évite la fast fashion, les matières pas du tout naturelles, la mode Kleenex.
Y a-t-il une pièce que tu admires chez les autres mais que tu ne porteras jamais toi-même ? Pourquoi ?
Je crois n'avoir aucun tabou, surtout à l'époque de LA MODE LA MODE LA MODE ! Tous les styles, du plus pointu à la haute couture, je me suis beaucoup amusée.
Y a-t-il une "règle" vestimentaire que tu ne t'imposes plus aujourd'hui ?
Les talons ! Comment marcher sur 10 ou 12 cm ? En plus, je trouve la démarche sur de trop hauts talons peu gracieuse…
As-tu un souvenir d'enfance lié à l'habillement qui influence encore ta manière de t'habiller aujourd'hui ?
Les vêtements d'hommes, vintage, de l'armée. J'ai tellement porté de vestes militaires, de gabardines longues. J'allais au lycée en veste d'amiral de la marine à galons dorés ! Et puis les pulls, évidemment ! J'ai dû en porter tous les jours de ma vie depuis ma naissance ! Ma mère en tricotait, en rapportait de voyage… la base absolue de mes tenues.
Quel vêtement possèdes-tu depuis le plus longtemps, et pourquoi est-il encore là ?
Je garde beaucoup de choses très anciennes, très patinées. Le temps leur apporte quelque chose d'inestimable, d'irremplaçable. Jeans, T-shirts, sweats, des chaussures… des qualités de matières, de fabrication qui n'existent plus.
Je collectionne aussi les pulls en cachemire écossais des années 80 de chez Hémisphères (le premier concept store parisien, bien avant Colette).
Tu prends soin de ton corps : pour toi, le corps est-il le premier vêtement ?
Pour moi, le corps est plus la première maison que le premier vêtement. On habite son corps et on n'en a qu'un. Je trouve important d'en prendre soin, de le garder en bon état et fonctionnel. Ce n'est pas si loin de la plomberie et de l'électricité !
Achètes-tu plutôt de manière réfléchie ou au coup de coeur ?
J'ai un peu des pulsions… je vais acheter deux choses d'un coup et puis plus rien. Cela correspond à des besoins de renouveau, de réinvention. Une envie d'évoluer en apportant un nouvel élément extérieur. J'aime garder l'équilibre entre ce que j'ai déjà et une nouvelle pièce qui va twister l'existant. Entre ce que je crée pour ma marque et ce que je peux acheter dans d'autres marques. J'aime cette idée de mélange et je continue d'aimer la mode et le style.
Choisis-tu une pièce en fonction de ta garde-robe existante ou lui fais-tu confiance pour trouver sa place ?
Parfois j'adore une pièce, paf je l'achète… et je ne la porte qu'un an après. Typique ! Je crois que je peux intégrer absolument n'importe quoi à ma garde-robe du moment que cela me plaît. Je sais qu'elle créera son moment. Mais je vérifie toujours qu'elle obéit à mes règles. Tout ce que je garde doit m'aller : taille, coupe, couleur, matière, qualité.

Oui, absolument. Pas parce que j'en ai trop mais parce que je n'ai pas assez de place ! C'est mon métier, je garde beaucoup de choses, je porte indifféremment des pièces anciennes et récentes, cela finit par en faire beaucoup.
Comment gères-tu ta garde-robe ?
Je donne, je prête, je range… J'ai un placard à la campagne, j'adore l'ouvrir et y redécouvrir des choses.
Tu as créé ta propre marque. Comment cela influence-t-il ta manière d'envisager le vêtement ?
Ma marque est, je pense, à l'image de tout ce que j'ai pu dire ci-dessus. J'aime les pièces que l'on peut garder, flatteuses, qui créent une silhouette, un uniforme et une attitude. Chaque femme pourra les adapter à sa sauce : son style de chaussures, de bijoux, ses pièces de saisons passées ou très mode d'aujourd'hui. J'aime et je défends l'idée d'une curation de son vestiaire comme on parle d'une collection ou d'une expo. Cet assemblage est unique et propre à chacune.
Comment choisis-tu les gammes de couleurs pour tes mailles ?
C'est très instinctif et impressionniste. C'est une histoire d'équilibre et d'harmonie. Comme un tableau ou un paysage. Je vois les couleurs ensemble, je fais des essais, j'ajoute, j'enlève, je recommence jusqu'à arriver à un tableau qui me plaise. Parfois fort et pop, parfois doux avec une touche vibrante… Mais au bout de dix ans, je finis par avoir des coloris signature : un rouge poppy, un camel havane parfait, le navy profond chicissime, un vert chiné tellement subtil…
Tu as souvent décrit tes pulls comme "cosmétiques" : peux-tu expliquer ce concept ?
Ayant longtemps travaillé avec des maquilleurs, j'ai appris que selon sa carnation, la couleur des yeux, etc., il y a des coloris qui fonctionnent mieux que d'autres pour chacune. J'ai appliqué cela aux pulls puisqu'ils se portent près du visage. Si vous portez la bonne couleur, vous aurez plein de compliments toute la journée : "Tu as bonne mine", "On ne voit que tes yeux !". Et le noir, par exemple, est le faux ami par excellence.
Tu travailles avec ta fille : quelle est votre relation autour du vêtement ?
Elle a des idées très précises sur les vêtements ! On en parle : de ce que l'on cherche, de l'effet dont on rêve. Nous sommes finalement assez d'accord, même si ensuite notre interprétation se révèle différente. Évidemment, elle fait son shopping dans mon placard, mais tout est un peu grand pour elle. Les pantalons sont trop longs et elle doit mettre de grosses chaussettes dans mes chaussures…
Y a-t-il un conseil vestimentaire que tu aurais aimé recevoir à 20 ans ?
Chercher pour trouver son style, essayer, s'amuser… ce n'est pas grave de se tromper ! Et surtout privilégier la qualité à la quantité. C'est ce qui permet de garder et de construire son vestiaire dans le temps, d'avoir de belles pièces qui se révèlent éternelles. Et en prendre soin.
NB : Vous pouvez désormais retrouver Alexandra dans ses nouvelles vidéos « La mode, toujours la mode », qui devraient notamment plaire aux nostalgiques de La mode, la mode, la mode !
Son compte Instagram : https://www.instagram.com/alexandragolovanoff/
Sa marque : https://www.alexandragolovanoff.com
Son article "Le bon style" rédigé en 2020 : https://fr-ca.tendances-de-mode.com/2020/03/23/4195-alexandra-golovanoff-le-bon-style
Par Lise Huret, le 04 mars 2026
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