Chronique #188 : J'ai admiré une femme qui n'existait pas
Elle est belle, avec ce pull bleu fumée signé par une créatrice que j'aime beaucoup. Elle est belle, oui, mais pas seulement. Elle a ce charme particulier qui donne envie d'en savoir plus. Le genre de charme qui pousse à se demander ce qu'elle lit, où elle part quand elle a besoin de se ressourcer, ce qu'elle mange au petit déjeuner…

Je remonte alors vers la bio pour trouver plus d'informations sur cette Clothilde. Et là, je lis :
"Parisian virtual muse - Fashion • Editorial • AI-crafted elegance".
Wow…
Moi qui fais si attention à ne pas publier de personnages générés par IA sur le site, moi qui me targue de savoir repérer les détails censés alerter (un bijou sans ombre, une racine des cheveux floutée, des doigts étranges…), je suis tombée dans le panneau. J'ai admiré cette fille. J'ai eu envie de son pull. Peut-être même, l'espace d'un instant, ai-je désiré quelque chose de plus diffus : son allure, son aura, ce que cette image semblait raconter d'elle.
Je redescends sur les images et, désormais, son inhumanité me saute aux yeux. Les membres sont parfois mal proportionnés, les mains manquent de vie. Mais son visage… mon Dieu, son visage semble si vivant.
Je referme l'ordinateur. Je suis troublée.

Pourquoi, moi qui vis littéralement avec les personnages des romans que je lis, moi qui peux éprouver de l'affection pour certains antihéros de bande dessinée, suis-je à ce point perturbée par l'arrivée de ces êtres fictifs ? Après tout, eux aussi sont issus de l'imaginaire humain.
Je crois que ce qui me dérange, ce n'est pas la fiction. C'est l'ambiguïté.
Les personnages de roman, de cinéma ou de bande dessinée ne prétendent pas appartenir au réel. Ils ne cherchent pas à se faire passer pour des êtres de chair. On sait qu'ils relèvent de la fiction. Ici, c'est autre chose. Ces beautés à l'ADN codé s'insinuent dans notre univers en se présentant comme des femmes bien réelles. Elles reprennent les signes du vivant et donnent l'impression d'un vrai visage, d'une vraie présence. Le problème n'est pas qu'elles soient inventées. Le problème est qu'elles avancent masquées.
On les croise sur Pinterest, sur Instagram, au détour d'un post, d'un tableau d'inspiration, d'une campagne. La plupart des gens qui relaient leurs images ne savent même pas qu'il s'agit d'IA. Ils s'émerveillent devant leur beauté. Et plus encore devant leur naturel apparent.

Dans les années 90, la beauté des top models semblait déjà inaccessible. Mais au moins, elle appartenait encore au réel, au corps, à la chair, au vivant. Désormais, les standards de beauté se détachent encore davantage de la réalité. Le désir de ressembler à ces femmes qui n'existent pas crée déjà des aspirations irréalistes, qui nourrissent directement l'industrie de la beauté et de la chirurgie esthétique.
Les marques, elles aussi, ont vite compris l'avantage qu'elles pouvaient tirer de cette nouvelle génération de mannequins (Mango, Guess, Gucci). Parce qu'un mannequin virtuel ne vieillit pas, ne réclame rien, ne tombe pas malade, ne négocie pas, ne contredit pas une direction artistique, ne demande ni logement, ni transport, ni maquilleur, ni photographe. Il permet d'aller plus vite, de tout contrôler et, surtout, de réduire les coûts à un niveau qu'aucune considération éthique ne semble capable de concurrencer.
Dans ces conditions, il n'est guère surprenant de voir celles qui, hier encore, mettaient en avant la diversité ou le body positive se rallier à l'air du temps. Adieu les femmes. Bonjour l'IA.
On nous parlait d'inclusion. Nous voilà aujourd'hui à l'ère de la disparition. À force de contempler des visages sans histoire, finirons-nous par trouver le réel trop irrégulier, trop incarné, trop humain ?
Par Lise Huret, le 23 mars 2026
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