Les carnets de bord

Vendredi 22 mai 2026

Comtesse anglaise / orteils frétillants / camisole ouatée

Samedi

5h53 - J'ouvre mon appli “Beach cam” : l'océan est quasi plat. Le vent écrase la houle. Hier, les prévisions indiquaient 0,9 m. Je pensais que cela allait être ok, mais non. Le surf, ce matin, c'était mon seul espoir pour ne pas tomber du fil sur lequel je tiens à peine depuis quelques jours.
Pas de surf.
La nouvelle infuse tout mon corps. Pas d'électrochoc aquatique pour me sauver de cette phase de dépression latente qui n'attend qu'un faux pas du destin pour m'asphyxier.
Je tombe.
L'inutilité douloureuse de ma vie me fracasse les tempes.

9h - Je les ai entendus se lever. Prendre leur petit déjeuner. Ils se débrouillent très bien sans moi, de mieux en mieux en tout cas. Cela me donne la nausée, tant je sais que c'est moi qui me suis peu à peu effacée. Et en même temps, cela me rassure, car je me dis que si un jour ils doivent faire sans moi, ils sauront.

12h - Je suis toujours dans mon lit, dans un mode semi-coma. Je visionne mes pensées sur grand écran. Je suis une princesse que le confort abrutit. Je suis une petite fille gâtée qui vit dans une camisole ouatée.
J'étouffe.
Oh mon Dieu, que j'étouffe.

15h - C'est fou comme je n'ai aucun problème à m'enfuir dans le sommeil. Pas d'insomnie lorsque le soleil brille. Je me rendors en quelques respirations, quelques comptages de moutons noirs.

17h - C'est presque terminé. Encore une journée qui n'a pas existé. Elle me manquera sûrement au moment de mourir. Ce jour-là, je risque d'être horrifiée par tout ce que ces innombrables heures de tristesse poisseuse et stérile m'auront volé.

Dimanche

3h - Insomnie. Je regarde le film Apex. L'intrigue n'est pas extraordinaire, mais je m'en moque : observer jouer Charlize Theron me suffit.
Elle incarne dans ce film l'archétype de la femme que je rêverais d'être : sportive de l'extrême, aventurière, casse-cou, autonome. Elle a un corps qui fonctionne, qui lui permet de vivre à 200%.
Bon. Le film devient un peu gore et j'entends des bruits dans la maison… Je ferme mon ordi.

Lundi

5h30 - Je n'ai même pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que je suis encore engluée dans ce qui s'est transformé, au fil des jours, en une torpeur nihiliste.

7h45 - À l'arrière de la voiture, Charles regarde sa montre.
- “Ils vont se moquer de moi.
- Pourquoi ?
- Parce que ma montre, ce n'est pas une Apple Watch ni une Rolex.
- Ah bon, tes copains ont des Rolex ?
- Non, mais des trucs chers.
- À quoi tu vois qu'elles sont chères ?
- Elles sont en or.
- Couleur or, tu veux dire ?
- Oui.
- OK. Et les Apple Watch, ils sont nombreux à en avoir ?
- Euh… un dans mon niveau.
- Un dans tout ton niveau ?
- Ben oui.
- Donc, au début de la conversation, tout le monde avait une Apple Watch et des Rolex ; au final, il y a une Apple Watch, zéro Rolex et des montres dorées genre Casio. Charles, il va falloir qu'on travaille sur cette tendance à tout dramatiser. Si je ne détricote pas ce que tu dis, j'ai vite l'impression que ta vie est beaucoup plus compliquée qu'elle ne l'est en réalité…”

9h - Je reste immobile dans l'eau à attendre une houle hypothétique. J'ai froid. Trop froid.

11h - Je rentre. Je commence à rédiger mon article et je sens que je tombe.
Je pensais que cela allait. Cela devrait aller… Je me suis levée, j'ai accompagné Charles, j'ai surfé, j'ai mangé mes amandes, pris mes vitamines. Cela devrait aller.
Mais non.
Je me noie à l'intérieur.
Je n'ose rien dire. Que dire ? Il est débile, ce sentiment de noyade intime. C'est comme se noyer à deux mètres du bord.
Je ne devrais pas écrire cela. En fait, je ne devrais pas écrire dans ces états-là, car cela fige les choses. Après, elles restent. Pour moi, elles passeront, mais lorsque je les écris, elles restent sur le papier, sur l'écran, dans l'esprit de ceux qui me lisent.

18h32 - Cannes. Je vois passer des vidéos de fans cherchant à tout prix à obtenir un autographe. Je ne comprends pas ce phénomène. Cela ne me viendrait jamais à l'idée de demander un autographe à quelqu'un. En fait, je crois que je suis super orgueilleuse.

Mardi

4h56 - Mes orteils frétillent. Ils battent le rythme. Les draps sont frais. Plus une once de fatigue dans mes veines. Je me lève. Je n'ai pas froid. Je fais mes exercices de musculation sans y penser. La musique dans les oreilles me galvanise. J'ai envie d'écrire à l'une de mes sœurs. Il faut que je note mes idées pour la prochaine vidéo. Je vais faire des crêpes pour le petit déjeuner de Charles. Je vais essayer ma nouvelle jupe. Il faut que j'envoie un message à mon frère. Je fais des squats dans la cuisine en attendant que le café passe. Et si j'invitais une copine pour le déjeuner ? Je demande à ChatGPT de m'organiser une escapade sur l'île de Skye.
Ok, la phase down est officiellement terminée.

10h23 - Nouée comme un paréo, ma nouvelle jupe à carreaux me donne l'impression d'être en vacances à Bali. Les vêtements sont un formidable point de départ pour s'imaginer des vies parallèles.

12h12 - Une petite boule de poils, une autre… oh, et encore une autre. Devant la baie vitrée qui donne sur une partie sauvage de la lande, trois chatons viennent d'apparaître. Le chat sauvage qui arpente régulièrement le jardin a effectivement un peu maigri ces derniers temps. Je comprends mieux pourquoi.
Je ne pense pas qu'ils nous voient ; la vitre fait miroir. Je les observe jouer avec les feuilles des arbustes, puis s'arrêter pour regarder un oiseau. À la fois agiles et fragiles, ils sont irrésistibles ; j'ai terriblement envie de les prendre chez nous.
Mais ils ne sont pas à adopter. Et c'est tant mieux. Apprendre à regarder sans vouloir posséder, c'est un bon exercice.

Mercredi

8h12 - Est-ce que l'intérieur se reflète sur l'extérieur ?
Je ne me suis jamais trouvée aussi moche que ces derniers jours. Moche et dodue. Il va vraiment falloir que le niveau de ma mer intérieure remonte pour que l'apaisement remplace cette oscillation entre l'excitation qui me tire le visage et la torpeur qui m'alourdit.
Moi qui adore l'aventure, je rêve en ce moment d'instants de normalité, d'émotions prévisibles, de routines qui ne déraillent pas.

13h36 - Deuxième étape chez le dentiste / Gattaca. Rendez-vous avec son associé spécialisé dans l'ADN et la longévité : ici, tout est lié. Prévenir vaut mieux que guérir.
Entretien génial. L'homme est extrêmement gentil, brillant, fin dans ses analyses. Il écoute attentivement. Il me fait parler de moi - ce qui n'est pas désagréable.
Côté longévité, je suis apparemment plutôt une bonne élève : alimentation, sport, sommeil, hydratation… tout est ok.
Il va avoir besoin de mes analyses ADN pour établir un bilan très personnalisé : ADN sport, ADN hormones, ADN cerveau. Coût des tests : plus de 2000 euros.
À cet instant, la sophistication de leur dispositif m'apparaît plus clairement. Impossible de ne pas voir la mécanique marketing à l'œuvre : créer une relation de confiance, personnaliser au maximum le discours, puis faire des tests ADN le centre de gravité de tout le parcours…
Une fois dehors, je m'arrête sur le parvis blanc de l'immeuble rutilant et me demande : à partir de quand le soin ultra-personnalisé devient-il aussi une expérience de vente ultra-sophistiquée ?

17h21 - Apparemment, quand on réserve un billet chez British Airways, on peut choisir de s'identifier comme Monsieur ou Madame, mais aussi comme Lord, Lady, Baron, Baroness, Viscount, Viscountess, Duke, Duchess ou Earl…
J'adore les Anglais.

Jeudi

7h30 - Je suis seule dans l'eau. La houle se dresse derrière moi. Je n'ai rien à perdre. Je me lance, je donne tout. Je refuse de laisser la moindre place à ce moment d'hésitation - une fraction de seconde - qui me fait souvent rater mes vagues. Si je tombe, je tombe ; si je reste sous l'eau, je reste sous l'eau. J'y vais.
Ça passe.
La plus belle vague de ma vie.

13h - J'ouvre Vogue.fr pour découvrir le dernier défilé Louis Vuitton. C'est ma friandise. J'ai une tendresse particulière pour Nicolas Ghesquière.

13h10 - Bon… en fait, les défilés Louis Vuitton devraient être observés au microscope : les matières sont super intéressantes, mais dès que l'on dézoome, il devient vraiment difficile d'adhérer aux propositions du créateur.

17h - J'archive les photos des looks de Cannes en prévision de l'article de lundi. Je regarde aussi des vidéos afin de voir comment les tenues que je vais critiquer - en bien ou en mal - bougent réellement. Une photo ne veut pas dire grand-chose.
Je perçois la gêne des actrices : celles qui se figent, celles qui surjouent, celles qui osent trop ou pas assez.
Je fantasme sur un monde où les acteurs n'auraient pas à se montrer en dehors de leurs films. Où les marques ne s'accapareraient pas leur image. Où les frontières entre art, évasion, jeu, immersion… et marketing, promotion, communication seraient étanches.
Comme pour les acteurs de théâtre.

Vendredi

7h - Les vagues sont douces, avec juste ce qu'il faut de puissance pour rendre le surf jouissif. Je suis seule avec l'énorme poisson argenté qui vient de sauter à quelques mètres de moi.
Comment puis-je être aussi sereine après la tempête des derniers jours ? Suis-je la même personne ? Comment puis-je me sentir aussi parfaitement à ma place après m'être sentie si étrangère à mon propre corps ?
Qui suis-je ?
Je me dis que les vagues passent et que l'océan reste. Que c'est peut-être pareil pour moi : les émotions passent, mais moi je reste. Il faut que j'aie foi en cette idée.
Oh, une gauche. Je rame, saute sur ma planche et souris avec la sensation profonde de vivre la plus belle vie qui soit. Cette sensation passera, mais pour l'instant je savoure.

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