Vendredi
8h36 — Je viens de voir un lézard passer sous le siège !
— Ah, tu as fait la connaissance d'Alfred ! Cela fait trois semaines qu'il vit dans la voiture.
Charles se décompose.
— Laissez-moi descendre !!!!
10h23 - Mes amies perdent du poids. Elles sont euphoriques. Je suis heureuse pour elles. Vraiment.
Mais leur enthousiasme réveille aussitôt en moi cette vieille mécanique de comparaison.
— Et toi ? Est-ce que tu dois en perdre ?
Je hais parfois la manière dont mon cerveau fonctionne.
18h32 - J'ouvre Insta : que des posts fitness. J'ai eu le malheur de regarder une vidéo « ballet legs » hier, et depuis, l'algorithme est en roue libre. N'ont-ils pas encore compris que le trop est l'ennemi du mieux ? En 20 secondes, ils ont réussi à me dégoûter du pilates, du yoga, du reformer…
Samedi
6h56 - Charles, en costume devant le miroir, prêt à assister à sa deuxième journée de conférence MUN, s'observe.
— Je ressemble à un président de la République.
Moment de réflexion.
— Mmh… ou à un présentateur télé des années 90 (on lui a montré il n'y a pas longtemps “Une famille en or”, pour qu'il comprenne le concept de certains sketchs des Inconnus).
13h23 - Définir des combos de couleurs à partir d'œuvres d'art : en voilà une bonne idée pour mon article de lundi ! J'aime particulièrement ce genre de sujet, car cela m'autorise à passer des heures à fouiller, à chercher dans des tableaux, des sculptures, des installations... Le genre de voyage qui me comble. Pas de décalage horaire, pas de douanes, pas de vol interminable, et pourtant : dépaysement assuré.
17h32 - J'observe mes sculptures. Certaines ont des fissures. Des craquelures. Des failles visibles ou cachées. Et si j'arrêtais de voir cela uniquement comme un problème ? Bien sûr, techniquement, je travaille à en avoir moins. Je cherche à mieux comprendre les temps de séchage, les tensions de la terre, les gestes qui fragilisent. Mais je sais aussi pourquoi elles sont là. Je ne suis pas quelqu'un qui suit les process à la lettre. Je suis impatiente. Spontanée. Quand une idée arrive, il faut qu'elle se matérialise tout de suite. Mes sculptures naissent comme ça : dans l'élan, dans la pulsion, dans cette urgence de faire exister ce que j'ai en tête. Et forcément, parfois, ça craque. Mais peut-être que ce n'est pas uniquement négatif. Peut-être que ces sculptures disent aussi quelque chose de moi. Comme un miroir : joyeuses, vivantes, mais fissurées. Une expression artistique est un langage intime : unique, imparfait, instinctif. Mon travail n'est pas de le critiquer, mais de l'accepter, de l'écouter et de le développer.
Dimanche
8h14 - Je déplace mes bestioles à l'atelier. J'ai besoin de les toucher, de voir qu'elles ne sont pas aussi fragiles que je le crois. Je dois en poncer certaines sur le fond, mais sinon, tout va bien. Ça me rassure. Et ça m'émeut aussi. Et si c'était ok d'être moi ?
11h23 - Je me perds sur le compte Micro Homes. J'adore les mini-maisons. Au tout début de notre vie de couple, nous habitions dans un appartement de 19 mètres carrés et nous étions très heureux. Puis, à Paris, quand Charles était petit, nous avions un appartement sous les toits : une chambre, une grande pièce cuisine / bureau / salon, c'était tout. Nous étions au paradis. Aujourd'hui, Charles a sa chambre, mais il n'y est presque jamais. Avec Julien, on a nos bureaux côte à côte. Et le soir, on se regroupe tous dans la même pièce. Je pense que nous pourrions vivre tous les trois dans un igloo. Test grandeur nature cet été : le van que nous avons réservé pour sillonner l'Écosse est microscopique.
12h38 - 44 degrés sur la route vers le sud du Portugal. Troisième voiture arrêtée sur le bas-côté, capot ouvert. Il fait trop chaud. Je croise les doigts pour que cela ne nous arrive pas. Et je prie pour ceux à qui c'est arrivé.
15h23 - Arrivée à Aquashow. Autour de nous, l'eau bouillonne, les toboggans s'enroulent comme des serpents exotiques, les attractions postillonnent de fines gouttelettes. Charles est aux anges. De mon côté, j'apprécie d'évoluer au milieu de corps si loin des standards Instagram. Les peaux sont adipeuses, les fous rires intenses, les ventres mous, la joie palpable, les courbes multiples, les couples nombreux. Ce retour au réel fait du bien.
15h32 - Au loin, nous apercevons la nouvelle attraction du parc. Un monstre de rails jaunes. Julien et Charles s'exclament de concert : « Jamais on ne monte là-dedans ! » Pour moi, c'est moins clair. Rien que la vue de ces lignes verticales me noue l'estomac, mais simultanément, mon très puissant « cap ou pas cap ? » intérieur s'enclenche. Nous enchaînons les toboggans : mon esprit est ailleurs. Je ne cesse de jeter des coups d'œil au roller coaster. Il faut que je le fasse. Dans ma tête, une petite voix s'époumone : « Mais ton cœur ne va pas tenir ! Tu vas faire une crise de panique ! La nacelle va se décrocher ! »
Non. Il faut que je le fasse.
« J'y vais. »
« Quoi ? Mais maman, tu vas mourir ! »
« Stop, Charles. Si elle a envie, laisse-la. »
Je marche droit devant moi. Le soleil me brûle les omoplates. Je me rapproche de l'attraction. Je mets mon cerveau en mode méditation. J'avance. Je me retrouve assise dans un wagon sans vraiment m'en rendre compte. Une barre de sécurité se plaque sur mes cuisses : on va avoir la tête en bas plusieurs fois. 3, 2, 1. C'est parti. Énorme accélération vers l'arrière. Je m'envole. Je ferme les yeux. Je suis en apesanteur. La vitesse est dingue. Je me concentre sur ma respiration. Mon estomac n'est plus à la bonne place. Ma colonne vertébrale non plus. Je ne sais plus où est le ciel, où est la terre. Et... Pshhhiiiit. C'est fini. Déjà ! Je l'ai fait. Quelle sensation délicieuse d'avoir vaincu ma peur.
Je rejoins les garçons, tellement fière et heureuse.
« Bravo maman, mais tu as fermé les yeux donc ça ne compte pas. »
Sérieusement ?
18h23 - « Arggghhhh ! »
Charles sort son ordinateur de son sac et le jette sur le lit en hurlant.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Un lézard !!! »
Un lézard sur ton ordinateur ? Avec Ju, on se regarde. C'est le lézard de la voiture qui, semble-t-il, s'est discrètement introduit dans son sac. Et là, fou rire général. Enfin, fou rire en duo : Charles a fui sur le balcon. On rit. Mais on rit. J'en pleure.
20h02 - Au restaurant.
« Tu es belle, on dirait une Italienne. À 43 ans, tu ne m'as jamais autant plu. »
Je remettrai cette robe Rouje à pois blancs plus souvent !
Lundi
5h00 - Oreiller trop dur, murs trop fins, clim trop forte : la nuit a été hachée. Mais je m'en moque. J'ai trop envie de commencer la journée. Je sors sur le balcon. Le jour se lève. Il fait déjà chaud. En short et brassière, j'effectue mes mouvements de gym. Je m'allonge, enchaîne les ponts fessiers, tourne la tête et me retrouve nez à nez avec... le lézard. Ok. Ce lézard n'est pas normal. Il nous colle beaucoup trop. Je ne bouge pas. Je l'observe. Il est à dix centimètres de mon visage. Je passe alors en revue tous les défunts de la famille qui auraient potentiellement pu se réincarner en reptile...
11h47 - Je savais que le string était devenu la norme, y compris dès 11 ans. Mais une évolution du swimwear m'avait échappé : le string frontal. Les échancrures sont sidérantes. Épilation intégrale obligatoire... Ce qui me trouble le plus, c'est que l'on touche presque à l'imagerie porno. Et ce sont les marques qui, en commercialisant ces maillots, finissent par faire croire que tout cela est parfaitement banal. Je croise une femme en maillot deux-pièces normal - simplement normal - et elle m'apparaît tellement chic. Quand comprendra-t-on que tout dévoiler n'a aucun intérêt ? Que le charme naît aussi de ce qui reste suggéré ? Il y a par ailleurs quelque chose de profondément dérangeant à voir des filles de l'âge de Charles porter des strings recto verso.
19h00 - Je cueille la première figue de l'été. Mon fruit préféré. Avoir désormais trois figuiers est mon luxe ultime. En passant, je détache une feuille de citronnier et la froisse. Je ne me lasse pas du parfum qui en émane.
22h10 - Je cherche sur Instagram des images pour notre section Brèves. Je tombe sur un post qui me fait réagir. Je lis les commentaires. Ils me tombent des mains. Ras-le-bol. Julien me voit bouillir. Mes doigts fourmillent. J'ai tellement envie de dire ce que je pense. Vraiment. Fondamentalement.
Julien m'arrête tout de suite.
« C'est stérile. Et puis c'est notre outil de travail. Tu ne peux pas te le permettre. »
Je ferme mon ordinateur et vais me faire des crêpes.
Mardi
5h00 - Je suis levée depuis une demi-heure. Je rédige mon article. Je sais que la journée va être chargée. J'ai beaucoup d'énergie, pourtant je n'ai presque pas dormi.
7h00 - Mon grand garçon, tout ensommeillé, les cheveux hirsutes, entre en titubant dans la cuisine. 4380 matins que cela dure… Et voir son petit visage me fait toujours le même effet : déferlement d'amour.
11h00 - Je termine l'article.
11h05 - Je mets au propre tous les textes pour l'expo et les fais traduire en portugais et en anglais. ChatGPT s'embrouille dans la maquette. Quoi qu'on dise, il n'est pas encore tout à fait capable de remplacer les graphistes.
12h40 - Je ferme mon ordi, mets ma planche dans la voiture, direction ma leçon de surf. Je mangerai plus tard. Depuis que j'ai avoué à mon prof que les courants me provoquaient des crises de panique, il est d'une prévenance incroyable à mon égard. À chaque sortie, il reste près de moi. Et à la fin, il m'emmène dans le courant d'arrachement. On reste là, tous les deux, assis sur nos surfs. Évidemment, je ne me sens pas bien. Je surventile. Il pose sa main sur mon bras. Me rassure. Puis me montre comment en sortir... Ce matin, j'emmène avec moi une sculpture de Poséidon faite il y a deux ans. Elle est pour lui : le dieu de l'océan.
15h00 - Je suis à la maison, vidée. Heureuse, mais vidée. Le up - car c'était bien un up - est en train de s'effacer. Je le regarde s'éloigner. Je suis reconnaissante. C'était tellement bien, ces trois jours de pleine énergie, de patience infinie, de joie à portée de sourire. C'était bien. Maintenant, il faut que j'accepte le revers de la médaille.
17h34 - Défilé Louis Vuitton. Thème : le surf. Évidemment, Louis Vuitton est à l'opposé de l'esprit de cette discipline, à l'opposé de sa philosophie. Mais cette philosophie existe-t-elle encore sur les spots d'aujourd'hui ? J'ai des doutes. L'image du surfeur cool est en effet vite égratignée lorsque l'on pratique régulièrement. Il y en a, oui, des surfeurs adorables et altruistes - et ce sont souvent les meilleurs, d'ailleurs. Mais il existe aussi beaucoup de surfeurs (et de surfeuses) qui cultivent l'égoïsme, l'impatience et la recherche de performance quoi qu'il en coûte. Alors, au final, si j'y pense bien, Louis Vuitton peut créer des vagues insurfables, disperser du sable sur le sol, mettre en scène une énergie collective vaguement surf-friendly : cela ne me scandalise même pas. Extraire les dernières gouttes d'un mythe perdu pour en patiner des sacs à monogramme a quelque chose de pathétique.
Mercredi
5h00 - Prête à entamer la journée. Il y a tellement de choses à faire en ce moment, mais mon énergie s'amenuise. Ma volonté doit prendre le relais. Le down se profile, je le tiens à distance. Je sais ce qui pourrait le précipiter : trop manger, trop regarder Instagram, penser à trop de choses à la fois. Alors je suis extrêmement vigilante. Mon but : avoir suffisamment avancé dans mon travail pour aller surfer à 14h30.
14h35 - Comme souvent, c'est moi qui dirige l'échauffement du cours de surf. Au bout de cinq ans, je suis devenue l'assistante informelle du prof… On court cinq minutes. L'un des petits gars du groupe pense que c'est une course. Alors il fonce, me double. J'accélère légèrement.
Une fois à l'arrivée, je lui tape gentiment sur l'épaule et souris :
« You won! »
J'essaie d'être sympa…
Il me regarde avec dédain, puis me jette froidement :
« Yes, I always win. »
Les enfants sont-ils fondamentalement gentils et bons ? J'en doute de plus en plus…
20h45 - Je jette un coup d'œil aux défilés homme. Prada… Mauvais cru, très marqué par l'esthétique Raf Simons période Calvin Klein. Rick Owens… mortifère et redondant. Les gilets cols châle de chez Dior, et la manière dont ils sont portés, sont en revanche beaucoup plus à mon goût (voir ici et là).
22h46 - « C'est bon, j'ai inséré ton nouveau logo sur ta page Instagram. »
Je regarde. “Lise Huret Céramique” est devenue “Lise Huret”. C'est plus pro. Le logo est vraiment beau. Il a été dessiné par une amie graphiste dont j'aime beaucoup la sobriété élégante. Les choses se professionnalisent autour de mon univers de céramiste. Cette expo est un sacré boosteur.
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