Les carnets de bord

Vendredi 17 juillet 2026

Nessie en peluche / Highlander démystifié / bain à 13 degrés

Mercredi

22h - Troisième boucle autour de l'aéroport d'Inverness. Apparemment, le vent n'est pas favorable à l'atterrissage. Je focalise mon attention sur le miroitement de l'eau juste en dessous de nous. La lumière poudreuse du soleil de 22h est magique.
Les portes de l'avion s'ouvrent enfin et une bouffée d'air humide balaie nos visages. Notre aventure écossaise commence.

22h46 - On a déposé les affaires à l'hôtel. Charles a faim. Il n'a quasiment rien mangé de la journée : l'avion lui donne envie de vomir. On décide donc de ressortir.
Les pubs sont encore ouverts, mais ils ne servent plus de nourriture. Personnellement, je me contenterais bien d'une Guinness, mais ce n'est pas exactement le dîner idéal pour mon fils de 12 ans.
On marche dans les rues peu animées d'Inverness. On rentre la tête dans les épaules, en se demandant qui les mouettes choisiront pour déverser leur guano blanchâtre. Mais je n'ai guère d'illusions : en Bretagne, à Vancouver ou ailleurs, c'est toujours pour moi. Est-ce pour cela que les garçons ont l'air si détendus ?
On croise deux jeunes munis d'une pizza et d'un gros sandwich. On leur demande où ils se les sont procurés.
— Chez Max, au coin de la rue. Mais on vous prévient, ce n'est pas de la « fine food ». Nous, on est complètement bourrés, alors on s'en fout. Mais goûtez, vous allez voir !
L'un d'eux ouvre sa boîte à pizza et la tend à Charles.
— Full poivron !
Charles recule.
— Oh, tu lui fais peur !
Ah, s'il savait… Ce n'est pas ce jeune Écossais, certes un peu imbibé mais aussi gentil qu'un Nessie en peluche, qui effraie Charles. Ce qui lui fait vraiment peur, c'est l'abondance de légumes sur la pizza.
Chez Max, c'est effectivement peu ragoûtant. Charles prend un burger et des frites. Ces dernières se révéleront immangeables. Mais les deux Indiens qui tiennent le fast-food sont rigolos.
— Vous restez combien de temps ?
Je leur indique nos prochaines étapes.
— Ohhh, le Loch Ness ! Mon cousin de Bombay est venu il y a trois mois. On est allés au Loch Ness. Moi, je n'ai rien vu, mais lui jure avoir distingué un truc étrange.
Les yeux de Charles étincellent.

Jeudi

13h01 - Route à une seule voie pour deux voitures. Tous les 50 mètres, une « passing place ». Il faut avoir les nerfs bien accrochés. Une sorte de poker menteur automobile…
Entre deux respirations (c'est-à-dire lorsqu'il n'y a personne en face et que la chaussée est relativement dégagée), l'impression d'être des personnages de Tolkien perdus dans une vallée glaciaire s'empare de notre trio.

15h43 - Je ne savais pas que la simple vue d'une route à deux voies pouvait provoquer une telle bouffée de bonheur.

15h56 - Camping lilliputien. On part marcher. Sensation immédiate d'être dans une carte postale. Les mini-fjords, la mousse qui lèche les pierres, les arbres noueux gorgés de mélancolie. C'est encore plus fort et émouvant que dans mes souvenirs. Et bonne surprise : pas de midges, juste quelques taons.
On se perd. Un vieux monsieur d'environ 75 ans, dans une forme olympique, nous dépasse.
— Suivez-moi, je vous montre le chemin.
Il grimpe plus vite qu'une chèvre alpine. Foulée élastique, visage buriné, profil aristocratique. J'adorerais connaître son histoire. Je me l'invente en sautant d'une pierre à l'autre pour éviter les poches de boue.

20h23 - Retour au van. C'est microscopique, mais qu'est-ce qu'on est bien dedans ! La matérialisation d'une bulle.
Pas de portable depuis presque 24h. Je respire. J'ai des pics de manque, mais je sens que cela me fait un bien fou.
À la place de scroller ou d'envoyer un message, je pense, je bois de l'eau, je lis, je note des choses, j'observe. J'observe… Où que l'on aille (au restaurant, à l'aéroport…), quel que soit l'âge de la personne ou son environnement familial, 99 % des gens - enfants compris - sont collés à un écran. Je refuse de faire partie de cette tribu.

Vendredi

3h50 - Je ne dors plus depuis une heure. J'entends la pluie battre sur la carrosserie et la sens physiquement à travers la toile du toit ouvrant. Cela ne me dérange pas. C'est juste… humide.
Il fait presque clair dehors. Quelques oiseaux insomniaques échangent les dernières nouvelles.

4h30 - J'irais bien prendre une douche, mais je ne veux pas faire subir aux autres campeurs ce que certains nous ont fait hier soir : piétiner sur les gravillons jusqu'à pas d'heure. Alors j'attends. Je ne bouge pas : pas la place. Charles est à 3 cm de moi et dort comme un bienheureux.

5h - Je descends en mode équilibriste, enfile une parka et mes Birkenstock, puis saisis une serviette et ma trousse de toilette.
Je fais coulisser la porte du van sans bruit, la referme délicatement, puis marche dans l'herbe mouillée pour éviter les fameux gravillons. Me voici aux douches.
Jamais vu, dans un camping, des douches aussi propres, presque chics. Je suis seule. Je tourne le robinet. Un vigoureux jet d'eau glacée me coupe le souffle, mais rapidement la température augmente et balaie le souvenir de cette nuit au sommeil trop léger.

7h - Dans la coquette boutique du camping, des douceurs appétissantes sont joliment disposées : scones, marmelade de citron, shortbreads, muffins. Je cherche des yeux le caissier ou le responsable. Sans succès.
C'est alors que j'aperçois un écran tactile et comprends qu'il suffit de sélectionner ce que l'on désire, de payer, puis d'aller se servir. Pas de caméra. Personne pour vérifier que l'on a bien payé.
Cette confiance me fait monter les larmes aux yeux. J'ai l'impression d'être dans la cuisine d'une grande-tante.
Au Portugal, certains produits au supermarché ont des cadenas…

11h - Il pleut des cordes. Cela me va : la route n'en est que plus riche de mystère. Les nappes de nuages dissimulent partiellement le flanc des montagnes. Des moutons à tête noire surgissent de la brume… Au loin, la mer et la silhouette d'un château digne d'un roman de Walter Scott.

12h - Sur un minuscule parking, nous décidons de tester la cuisine du van. Je deviens une experte en contorsions. Œufs sur le plat, toasts, saucisses : je me débrouille sans trop de difficulté, jusqu'au moment où une tache d'huile saute de la poêle pour venir s'écraser, vicieusement, sur mon pantalon kaki préféré.
C'est bête, mais cela assombrit légèrement mon humeur. Rien, cependant, qu'un peu de cheddar fondu ne puisse arranger.

13h - Oh, le château du film Highlander !
Nous expérimentons le concept de la douche écossaise pour le rejoindre à pied. Il est frappant de constater qu'en dépit de cette météo vivifiante et d'une humidité proche de 100 %, les pièces à vivre de la demeure fortifiée sont extrêmement chaleureuses.
On imagine sans mal la vie autour des grandes cheminées, les dîners au son des cornemuses, la hâte dans les couloirs étroits et non chauffés pour rejoindre l'étage des chambres. Le château était encore habité il y a quelques dizaines d'années. L'univers est donc traditionnel, mais pas médiéval. Une sorte de Downton Abbey en plus petit.
L'attention portée au moindre détail me fascine : la vaisselle, les moules sophistiqués dans la cuisine, les décors de la faïence, les coffrets à couverts… Ce monde où tout est élégant, jusque dans le détail le plus trivial, me touche. Rien n'est laid. Pas de plastique… Cela change tout.
Ah, ce fameux plastique, vécu comme une libération, mais qui, au final, a rompu ce lien si précieux entre l'utile et le beau.

17h - Retour de promenade. Charles est fatigué. Et un peu triste.
On lui demande de nous dire ce qu'il a sur le cœur.
— Non, ça va…
— Charles, dis-nous. On peut trouver des solutions.
— Non mais ça va.
Mutisme.
Puis, au bout de quelques minutes :
— OK, mais vous ne me grondez pas.
— Pas de souci.
— La nourriture n'est vraiment pas bonne, la connexion Internet est pourrie, je ne peux pas lire plus de trente pages de mon livre parce qu'après je m'endors, j'ai peur des trois heures de marche de demain… et j'ai peur de ne pas aimer ces vacances autant que vous.
Il lève les yeux vers nous, tout penaud.
— Mais mon chéri, ce que tu ressens est tout à fait normal. Les vacances, c'est comme la vraie vie : on peut choisir de se concentrer sur le positif ou sur le négatif. Par exemple, là, tu as l'impression d'avoir passé une journée pourrie, mais est-ce que tu peux te souvenir s'il y a eu de bons moments ?
— Mmmmh… non.
— Réfléchis bien.
— OK, ce matin, il y a eu ça… et après, ça. Oh, et puis aussi cela. Et ah oui, ça aussi, c'était trop chouette.
— Alors, bilan ?
— OK… pas si pourrie.

21h - Serrés les uns contre les autres, on lance Highlander sur l'ordinateur de Julien. Le film a été tourné là où nous sommes passés aujourd'hui.
Julien l'a vu il y a longtemps.
— Tu avais bien aimé, papa ?
— C'est un film qu'il faut avoir vu.
Je n'aime pas cette réponse. Dans ma tête, cela signifie : « C'est nul, mais c'est culte… mais c'est nul. »
La musique de Queen retentit. Le film commence. Christophe Lambert. Mono-expression. Première bagarre au sabre. Personne ne dit rien.
Au bout de cinq minutes, Charles et moi n'y tenons plus.
— C'est un sketch des Inconnus ?
Mon Dieu… Des dialogues aux mimiques, en passant par la mise en scène, tout est incroyablement mal fait, mal joué, mal écrit.
— Vous ne voulez pas plutôt qu'on regarde La Boum ?

Samedi

5h - Je sors du van. Ils avaient annoncé un temps clair et 22 degrés. Il fait 12 degrés, il pluvine et le vent souffle. Pour la première fois depuis notre arrivée, cela m'atteint un peu.
Je me dirige vers l'accueil, pensant qu'il serait ouvert 24h/24 et que je pourrais prendre un café à la machine automatique.
Ouverture à 8h.
Oups. Mon moral hoquète légèrement.
Pas envie de revenir dans le van : je vais réveiller tout le monde. Alors je marche. J'ai froid. Je sens que la joie tout-terrain qui m'avait accompagnée jusqu'à présent se fendille.
Et je repense à ce que j'ai dit à Charles hier.
Les vacances, c'est la vraie vie.
La bipolarité n'est pas restée à la maison.

8h30 - On file. Enfin, « on file »… On dépasse à peine les 50 km/h, tant la route est accidentée. Les croisements avec les autres véhicules sont compliqués.
Mais qui loue un immense camping-car pour sillonner l'île de Skye ? Déjà qu'avec notre mini-van, c'est complexe… Apparemment, les Américains aiment voir les choses en grand, peu importe s'ils bloquent régulièrement la route.
On arrive au pied de l'Old Man of Storr. La météo est toujours raccord avec mon humeur. Humeur que j'arrive pour l'instant à dissimuler sous un enthousiasme feint.
On s'équipe et on commence à grimper, comme les nombreux vacanciers qui nous entourent. La pente est raide. Les moutons nous regardent, impassibles et adorables. Plus nous montons, plus le brouillard s'épaissit.
Au bout de dix minutes de montée, j'ose demander à un homme qui redescend :
— Alors, c'était beau, là-haut ?
Il me sourit, sort son appareil photo et me montre un écran gris…
Julien propose de redescendre : cela ne vaut pas le coup. Mais avec Charles, on croit encore aux miracles et on se dit que cela va s'éclaircir. On décide donc de continuer.
Trente minutes plus tard, on pense être arrivés au sommet. On voit à peine à quatre mètres devant nous. On demande alors à des Français :
— C'est ici, l'Old Man ?
Ils rigolent.
— Non.
— Mais on y est bientôt ?
— Encore vingt minutes et on ne voit rien.
OK. On redescend. Et là, on est tous les trois d'accord.

12h - Magnifique point de vue. Chute d'eau se jetant dans la mer. Falaises vertigineuses aux formes étranges.

13h23 - Cela fait vingt-quatre minutes que l'on tourne sans succès pour se garer sur le parking du Quiraing. L'endroit est majestueux, encore brumeux, mais beaucoup plus dégagé que la montagne de ce matin.
J'ai besoin de faire pipi. Les gens qui restent tranquillement dans leur voiture alors qu'ils savent que tout le monde attend pour se garer m'exaspèrent. J'ai autant envie d'aller me promener que de hurler sur la Porsche qui vient de nous piquer notre place.
On finit par se garer. Et là, je réalise que tout le monde se dirige dans la même direction. Je déteste ce côté parc d'attractions dans des lieux naturels aussi immenses. La densité humaine gâche mon plaisir.
Un chemin part de l'autre côté. Je ne sais pas où il va, mais il est désert. Sa plus grande qualité.
Nous l'empruntons et partons pour quarante minutes de montée sportive sur une pente verdoyante. Nous longeons ensuite la bordure déchiquetée du plateau. En contrebas, plusieurs lacs.
Au sommet, mon petit grimpeur favori s'assoit et reste longtemps à contempler l'horizon. Puis il se relève.
— Je n'ai jamais vu un endroit aussi beau.
Je me branche sur son émerveillement.
C'est vrai que c'est sublime.

17h - Arrivée au camping. J'examine Charles : première tique. Je ne sais pas pourquoi, mais cela brise mes dernières résistances.
Je sors du van et fonce vers la boutique près des douches. Maltesers, crackers, bonbons qui piquent, pain brioché… Je remplis mon sac.
Je rabats ma capuche. Je descends près du lac, trouve un banc. J'ouvre le sac.
Les Maltesers. Une gorgée de ginger ale. Un pain brioché puis un autre. Une poignée de bonbons. Une autre gorgée. Les crackers.
Je mange. Je respire. Je déglutis. J'enfourne.
J'ai un bon rythme.
Dix minutes plus tard, il n'y a plus rien.
Je sors de ma transe et réalise ce que je viens de faire.
Une crise de boulimie.
Cela faisait tellement, tellement longtemps.
Charlotte m'avait dit un jour que manger ainsi pouvait être une manière de tenter de retrouver son espace.
Est-ce ce qui vient de m'arriver ?

Dimanche

5h - L'humidité a chuté à 63 % ! Je respire mieux. Pour la première fois, je ne suis pas la première aux douches. Curieuse de voir la tête de celle qui m'a devancée et qui m'empêche, à son corps défendant, d'utiliser l'espace des sanitaires comme salle de gym d'appoint…
La porte claque.
— Good morning!
Une toute petite dame en robe de nuit fleurie sort de la douche. Elle dépose une énorme sacoche rayée près du lavabo et commence à enchaîner les crèmes, le brossage et le maquillage.
Bon. Tant pis pour les abdos.

6h23 - Je retourne sur le banc d'hier. Il ne me reconnaît pas. Je n'ai plus grand-chose à voir avec la femme angoissée qui s'est écrasée sur ses planches vermoulues pour dévorer 3 000 calories en un temps record.
Je m'assois et le rassure : c'est OK d'avoir assisté à cela. Moi-même, j'ai été surprise. Mais tout cela appartient désormais au passé. Aujourd'hui, nouvelle journée, nouvelle page, nouvelle énergie. Hors de question de traîner les angoisses d'hier dans la lumière douce de ce matin.
Je n'ai même pas mal au ventre.
On oublie ? Allez, on oublie !
J'ouvre l'ordinateur que j'ai emporté avec moi.
Un email. Une adorable avocate souhaite acheter Spiky… (lien)

7h21 - Passage sur Instagram, via mon ordinateur, pour remettre le stock de Brèves à jour.
C'est violent.
Cela fait à peine treize minutes que j'y suis et déjà ma paix et ma sérénité s'effritent. Ce truc est véritablement un poison lorsque, comme moi, on doit faire défiler le plus d'images possibles pour espérer en trouver une intéressante.
Je ne sais pas si c'est parce que je n'avais pas ouvert Instagram depuis quelques jours, mais je ressens un dégoût profond.

10h - Il fait BEAU !!!!

11h - Il fait chaud. On s'arrête sur le bas-côté de la route et on sort les shorts.
Vaches velues, moutons à tête sombre, cochons noirs.

12h - Micro-restaurant installé dans une minuscule cabane. Tenu par une mère et sa fille qui pourraient sortir tout droit du film Beignets de tomates vertes.
Scones fumants, gingerbread, gâteau au chocolat et à la Guinness… Tout est fait maison.
Je prends un toast au chèvre. Exquis. Légumes confits, pain au levain, salade parfaitement assaisonnée, le tout servi dans une vaisselle délicate et délicieusement kitsch.
Le restaurant est ouvert depuis dix ans. Elles pourraient agrandir, investir, mais le contact humain n'aurait plus la même chaleur. Alors elles restent ainsi.
J'aime cette idée que, lorsque l'on fait quelque chose de bien, on puisse s'en satisfaire sans chercher forcément à grandir, à se développer, à tout formater.
En sortant du restaurant, on aperçoit deux jeunes en train de garer leur étrange bateau sur le bas-côté. L'un d'eux me rappelle quelque chose… Oh mon Dieu ! Les frères MacLean ! Et ce bateau, c'est celui avec lequel ils ont traversé le Pacifique à la rame en 139 jours. C'est dingue. Enfin… pas tant que cela : ils sont écossais.
— Après avoir vécu un truc pareil, tu peux y repenser toute ta vie, où que tu sois et quoi que tu fasses, dit Charles.
Quelle foi, quelle folie et quelle abnégation faut-il pour aller au bout d'un exploit pareil !

14h - On a une heure avant de prendre le ferry. Je pars me promener sur la jetée. Un magasin. J'entre.
Des dizaines de pulls Eribé !
Je n'en reviens pas. Ces pulls font partie de mes graals stylistiques. Je les examine un à un, cherchant le mélange de teintes qui déclenchera une évidence.
Au bout de quelques minutes, je tombe sur un modèle bleu marine aux motifs piqués d'un discret jaune fluo. Exactement ce que je cherchais : classique, vivifiant, subtil, boyish.
— Vous l'avez en M ou en L ?
Elle cherche sur son ordinateur, puis part dans la réserve.
— Non, je suis désolée.
— Mais le S vous ira…
Je sais… Mais j'aime porter mes pulls un peu larges.
Argh… Si près du but…

16h - Plage de sable blanc… Une eau aussi limpide qu'aux Maldives, mais avec, en toile de fond, le relief escarpé des montagnes. Le contraste est saisissant.
Le paysage. Et la température de l'eau.
Treize degrés.
Au bout de quelques minutes, je parviens à m'immerger totalement. La morsure du froid réveille chaque parcelle de mon corps.

18h - Camping complet. Heureusement que l'on a réservé. Trois douches pour… beaucoup de gens. On va rigoler !

19h - L'eau chauffe pour les pâtes. Charles lit Au Bonheur des Dames.
Je m'installe dehors, sors mon carnet et dessine les créatures qui, depuis notre arrivée en Écosse, dansent dans ma tête. Je trace leurs courbes, imagine l'inclinaison qui leur donnera un air tendre. Je pense à leur pelage, à leur histoire.
Pas de deuxième enfant, mais une famille d'êtres étranges et attachants qui, je le sens, ne va cesser de s'agrandir.
Moment parfait.

Lundi

4h - Le ciel est clair, les oiseaux gazouillent. Je ne dors plus. Personne dans les douches. Ce rythme me va parfaitement.

4h20 - Installée sur un fauteuil pliable devant le van, je réponds aux commentaires, cherche des brèves, gère mes mails. C'est un peu surréaliste comme situation. Devant moi, la mer. La ligne d'horizon heurtée, si caractéristique de l'Écosse.
J'adore.
Je pourrais vivre ainsi tout le temps. Un confort minimum, mais suffisant. Suivre le rythme naturel du soleil. Utiliser peu d'eau, ou en tout cas y faire très attention. Coexister dans un espace réduit en respectant celui de chacun. Faire, chaque soir, d'un endroit grandiose notre maison.

12h23 - Fort William.
Je ne reconnais pas la ville où j'étais arrivée en train il y a vingt-trois ans. Je ne pense pas qu'elle ait beaucoup changé, mais, au fil du temps, mes souvenirs se sont sans doute mêlés à d'autres, ainsi qu'à des lectures et à des films.
Je pénètre dans un charity shop. Ce sont mes magasins préférés. J'espère toujours y trouver la merveille qui nourrira l'âme de mon style. Secrètement, je rêve de tomber sur une chemise à carreaux trop grande ou sur un pull torsadé lustré par les années.
Je fouille, j'écarte, j'examine… Rien, à part quelques robes fleuries inexploitables.

14h - La librairie située quelques mètres plus loin me séduit davantage. Le choix de livres consacrés aux légendes celtiques est grisant. J'y découvre aussi un concept : le livre surprise.
L'ouvrage est déjà joliment emballé et, sur une carte rectangulaire, quelques mots sont inscrits à la main : « Pour celui ou celle qui a adoré Jane Eyre et Une éducation » ou « Pour celui ou celle qui aime les histoires où l'art, le hasard et le destin s'entremêlent ».
J'adore.

17h46 - Les photos prises cet après-midi aux alentours du Ben Nevis ne rendent pas compte de la magnificence des lieux. Impossible de photographier l'immensité, de la rendre palpable, de capturer l'émotion qu'elle suscite.

Mardi

2h45 - Boire deux tasses de tisane avant d'aller dormir lorsque les toilettes se situent à plus de 400 mètres n'est pas une bonne idée… Je pense, en toute modestie, avoir battu le record d'Usain Bolt, et ce dans l'anonymat le plus total des Highlands.

8h - Départ pour une descente en eau vive. Kayak pour moi, canoë pour les garçons.
Hier, après avoir été déçue par un trek avorté (trop de taons, trop d'éboulis, trop de routes ultra-étroites où la cohabitation avec les camping-cars lancés à pleine vitesse devient périlleuse), j'avais envie d'autre chose. Besoin de me plonger différemment dans cette nature sauvage et puissante.
La réponse était évidente : il fallait que je retrouve l'eau. Après quelques recherches, je tombe sur un site internet qui propose des descentes sur la rivière Garry. Banco ! Je pétille d'excitation.

9h - Notre guide est un Écossais d'une trentaine d'années. Il fait ce métier pendant six mois et travaille, les six autres mois de l'année, comme serveur sur des bateaux de croisière.
Il confirme ce que je ressens depuis le début : les Écossais sont profondément chaleureux. Pas de cette amabilité démonstrative et un peu artificielle que l'on rencontre parfois aux États-Unis : ils semblent foncièrement gentils et accueillants.

9h21 - L'eau bouillonne. Les pierres affleurent. La lumière ricoche sur les vaguelettes.
Premier rapide. Pagayer vite. Éviter un tronc d'arbre. Relever le regard. Ne plus rien voir d'autre que l'eau qui file devant moi, les arbres protecteurs et les roches polies par les siècles.
Je suis vivante. Je vibre.

14h - Bien plus sombre que les autres lochs longés ces derniers jours, le Loch Ness s'étend devant nous. Nous apercevons un tronc d'arbre flottant à la surface. On comprend aisément comment, un jour de brume, ce dernier pourrait être pris pour Nessie.

19h - Devant les pizzas fumantes préparées par la propriétaire du camping, nous ne parlons pas. La mélancolie inhérente aux fins d'aventure volette autour de nous.
Puis, entre deux bouchées, Charles rompt le silence :
— Eh, vous vous souvenez du premier jour, lorsque la serveuse a appelé papa « pal » ? Et quand on a été réveillés par les oiseaux à 3h du matin ? Et lorsqu'on était tout seuls au Quiraing ? Et les pâtes trop cuites (mais trop bonnes, maman) sur le parking ? Et les chiens jumeaux ? Et le cheddar qui pique ? Et…
Ce fut un beau voyage.

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