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Les carnets de bord

Chaque vendredi, Lise raconte sa semaine dans la newsletter. Ses carnets paraissent ici une semaine plus tard.

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Vendredi 18 septembre 2026

Rudesse théâtrale / vieux chewing-gum / acheteurs chinois

Samedi

10h - Cours de voile pour Charles. Les bateaux restent désespérément immobiles. À moins qu'ils ne fournissent des rames, je pense que cette première expérience sera plus méditative que sportive.

11h - Ça pétille, ça fourmille, ça fait des loopings dans ma tête. J'ai envie de faire douze choses à la fois - ce qui me semble, à cet instant, parfaitement raisonnable. Je sors une feuille et dresse un programme digne d'un Géo Trouvetou superactif.

13h - Soudain, la perspective d'une sieste me séduit bien plus que celle d'entamer ma to-do list. Je m'allonge et sombre immédiatement.

15h - J'émerge. Ce serait bien d'aller marcher, d'aller à la plage, de passer l'aspirateur, de terminer la mise en couleur de mon chandelier. Oui, ce serait bien. Mais non. Je me cale dans mes oreillers et reprends le manuscrit de Margot. Cela faisait longtemps qu'un livre ne m'avait autant happée.
Retrouver l'âme de celle qui, lorsque j'étais adolescente, m'avait permis de me prendre pour une héroïne de roman est grisant. Au fil des pages, j'ai l'impression de revoir ses sourires, ses pirouettes spirituelles, sa cigarette qui s'éteint sans cesse, sa gouaille chaleureuse, sa rudesse théâtrale, son regard vrai et sans fard. Comme si ce manuscrit concentrait tout ce que j'avais aimé chez elle.

Dimanche

7h23 - The Rasmus à fond dans les oreilles, je grimpe une côte abrupte dans la forêt depuis une dizaine de minutes lorsque je perçois un mouvement derrière moi. D'ordinaire, le chemin est désert.
Je jette un œil. Un homme court vers moi.
Je hurle.
Il s'arrête instantanément. J'ouvre les yeux et soupire de soulagement. Mon meurtrier n'est qu'un trentenaire effectuant son footing du matin. Il a l'air aussi choqué que moi.
J'éclate de rire.
Lui, non.

9h10 - Les effluves gourmandes qui s'échappent de la minuscule boulangerie du village transforment la file d'attente en expérience olfactive digne d'un musée d'art contemporain.

9h30 - Je prépare mon petit déjeuner. Je ne petit-déjeune pas d'ordinaire, mais ce matin, la raison prime sur mes envies.
Alors je m'applique. Je lave les deux dernières figues du jardin et découpe une tranche de pain au levain que je viens d'acheter. Je la regarde. Mmh. Un peu trop épaisse. Je la coupe en deux.
Avec un café au lait et mon cahier, je m'installe sur la terrasse. Je grignote un morceau de figue.
Et j'écris.
Les mots filent sur le papier. Mon stylo a du mal à suivre. Mes pensées les plus sombres, les plus laides, celles que je préférerais ne pas avoir, se déversent sur la feuille.
Un bout de mie arraché, puis mastiqué. J'ai promis à Julien de finir mon pain. Compliqué.
Une gorgée de café.
Et encore des mots. Beaucoup de mots.
C'est étrange de les voir devant moi, tout nus, sans pouvoir.

18h30 - Sashimis avec des copines rencontrées il y a cinq ans lors d'un cours de surf. Elles reviennent chaque année et, chaque année, on dîne ensemble.
L'une m'explique pourquoi elle surfe beaucoup moins ces temps-ci : il y a un an, un prof l'a poussée dans une vague bien trop grosse pour elle. Elle est tombée, a été brassée longtemps… Je ne comprends pas cette mode qui consiste à emmener des élèves au large alors qu'ils n'ont pas encore le niveau pour prendre les vagues seuls. C'est aussi dangereux qu'incohérent.
La discussion bat son plein, les sujets s'enchaînent : les prix de l'immobilier dans le coin (qui ont désormais atteint ceux d'Amsterdam) ; le développement d'un business autour de l'IA et les questions éthiques qu'il soulève ; la vie après la mort ; le rôle déterminant de l'enfance dans le fait d'avoir la foi ou non ; mes sculptures…
Aline me rappelle que, cinq ans plus tôt, elle et moi avions participé à une soirée yoga-méditation sur la plage. On nous avait demandé de manifester ce que l'on voulait pour notre futur.
— Et Lise, tu te rappelles ce que tu avais écrit ?
— Oui. Sculpter plus grand, être vue, exposer, réussir à transmettre mes émotions à travers mes créations.
— Lise, tu y es. Tu t'en rends compte ?

Lundi

6h58 - Il a mal à la gorge, mal aux oreilles… Assis sur les marches qui mènent à la cuisine, Charles ressemble à un vieux chewing-gum. Aux effets d'une potentielle maladie s'ajoute, je le sais, la lassitude de ne pas avoir de copains.
— Viens mon chéri, on va prendre ta température.
Secrètement, j'espère un petit 38. Le seul moyen de pouvoir le garder à la maison et de le chouchouter sans avoir à me justifier.
36,4.
Je n'essaie même pas d'argumenter avec Julien. Pas de fièvre : école.

7h32 - Je me concentre sur l'orthographe du mot que je suis en train de taper. Je sens que, si je ne fais pas attention, la correction automatique va finir par me faire oublier tout ce que mes profs de CE1, CE2, CM1 et CM2 ont eu tant de mal à me faire rentrer dans le crâne.

10h12 - Pression au niveau du cou, puis du crâne. Ma kiné n'a pas son pareil pour rééquilibrer mon corps et alléger les tensions qui se logent dans mes muscles.
Elle est Allemande et vit ici depuis dix-sept ans. Elle a vu le Portugal changer : les voitures de luxe coloniser les petites routes, des acheteurs chinois acquérir la moitié des maisons de son condominium… Je pensais avoir déjà assisté à pas mal de bouleversements en six ans. Pour elle, cela doit être encore plus saisissant. Lorsqu'elle est arrivée, il n'y avait quasiment pas d'expatriés.
Elle me raconte en riant qu'elle n'ose désormais plus se promener nue chez elle - ce qu'elle et son mari faisaient très volontiers auparavant - depuis qu'une voisine cantonaise a sonné à sa porte pour lui expliquer qu'elle l'avait vue, depuis son jardin, traverser nue la terrasse et que ce n'était « pas tolérable ».

18h - Coup de fil hebdomadaire à la grand-mère de Julien. Elle me parle de son grand-père qui avait trouvé un Allemand caché dans sa grange alors que les Anglais arrivaient. Il détestait les Allemands, mais savait que si cet homme était découvert, il serait tué. Alors il lui a donné un bleu de travail et a jeté son uniforme dans un puits.
J'aime cette histoire. J'aime que la haine que l'on croyait viscérale, inéluctable, presque obligatoire, puisse soudain s'effacer pour laisser l'humanité prendre le dessus.

20h34 - Je place mon chandelier dans le four. Dernière cuisson. L'émail est posé, il n'y a plus qu'à laisser faire. Je vais cuire à 1020 °C pour essayer de conserver des teintes pastel. Je ferme le four et prie un peu.

Mardi

Cours de Pilates en extérieur. On est six. Je réalise qu'être bien élevé, même à l'âge adulte, n'a rien d'une évidence. Certaines personnes disent tout ce qui leur passe par la tête, sans toujours percevoir le malaise qu'elles provoquent.
— Oh, ça sent vraiment mauvais.
À propos de la citronnelle vaporisée sur un tapis. Elle le répétera plus de cinq fois, avec différentes variantes…
À la fin du cours, une élève demande à la prof :
— J'aimerais prendre rendez-vous pour une session privée, tu as de la place demain ?
— Pas de souci, mais je n'ai pas mon agenda sur moi, je regarderai quand je serai redescendue chez moi.
— OK, je viens avec toi.
— Envoie-moi un message sur WhatsApp, ce sera plus simple.
— Oh… mais c'est mieux si on voit directement, non ? Allez, je descends avec toi. Est-ce que je t'ai dit que j'avais repris l'équitation ?
Sourire crispé.
Parfois, le concept de frontière personnelle mériterait lui aussi quelques séances d'entraînement.

18h34 - Le chandelier ne s'est pas cassé à la cuisson, les couleurs sont belles, les branches ne se sont pas affaissées. Je suis soulagée. Je m'installe devant lui et je laisse venir son histoire.

Mercredi

7h23 - Il ploie sous ses figues lourdes et vertes. Tous les matins, je passe devant lui. Il marque la fin du chemin et le début de la route.
Appartient-il à quelqu'un ? Il pousse en bordure d'un champ bien entretenu… Je n'ose pas cueillir l'un de ses fruits. Pourtant, des dizaines d'entre eux jonchent le sol, éventrés, écrasés. Je ne comprends pas pourquoi tout le village n'est pas là à récolter son petit déjeuner.
Cela fait trois matins que je me pose la question. Trois matins aussi que j'en ai repéré une figue énorme, un peu plus haute que les autres.
Allez.
Je tends le bras, me hisse sur la pointe des pieds, la tourne légèrement. Elle cède presque aussitôt et la voilà dans ma main.
En fait, je crois qu'il n'appartient à personne. Ou plutôt qu'il appartient à tout le monde, ce figuier.

9h45 - Je bute sur quelque chose de dur : la balance de la salle de bain. Julien ou Charles ont dû la déplacer.
Cela fait vingt-quatre ans que je n'ai pas regardé le cadran d'un pèse-personne. Je suis montée dessus quelques fois pendant ma grossesse, mais j'ai toujours demandé qu'on ne me dise pas mon poids.
Et ce matin, l'idée de me peser me traverse l'esprit.
Pour voir où j'en suis. Pour savoir si c'est « OK ». Pour avoir enfin quelque chose de tangible sur lequel m'appuyer, plutôt que ce reflet qui, à quelques secondes d'intervalle, peut tour à tour me renvoyer un corps ventripotent ou un corps anémié.
Je joue avec l'idée. Ce serait bien d'avoir un chiffre. Peut-être qu'il me donnerait une raison de réagir. Une preuve suffisamment incontestable pour m'obliger à prendre des mesures, plutôt que de continuer à négocier avec ce que je vois, ce que je crois.

12h45 - Une Lamborghini nous double en faisant rugir son moteur. On a à peine le temps de comprendre d'où vient le bruit qu'elle n'est déjà plus qu'un point sur la route qui longe l'océan. Quelques minutes plus tard : même route, même vent… et même Lamborghini, cette fois à l'arrêt, enlisée dans le sable. Est-ce un sourire que je vois se dessiner discrètement sur le visage de Julien ?

16h23 - Énoncé très factuellement par mon médecin généraliste, le verdict est clair : mon métier nourrit mon trouble alimentaire.
Au-delà des problématiques plus profondes, être constamment exposée visuellement à des corps extrêmement minces, et souvent célébrés précisément pour cela, envoie à mon cerveau des informations toxiques.
D'accord. Mais comment prendre de la distance avec ces silhouettes que je suis moi-même la première à regarder, analyser, parfois encenser ?
J'aimerais tant ne plus avoir besoin de scruter Instagram tous les jours à la recherche de looks, ne plus avoir à passer en revue les photos de défilés, les séries street style, les silhouettes, encore et encore.
Je pourrais faire moins de brèves. Élargir les domaines que j'y aborde. Mettre davantage d'art, de décoration, de paysages, d'objets. Déplacer doucement mon regard.
Je pourrais aussi axer davantage mes vidéos sur le vêtement en tant que médium : ce qu'il raconte, ce qu'il transforme, ce qu'il permet d'exprimer. Et essayer, autant que possible, de détacher le vêtement du corps qui le porte.

18h - Une amie à qui j'ai envoyé une photo de moi en lingerie, pour avoir un avis sec et lucide sur la situation, me répond :
— Moi, je trouve que tu es trop maigre. Ma fille, elle, trouve que tu ressembles à une fille de défilé.
Et voilà, résumée en deux phrases, la fucking problématique qui me bousille le cerveau depuis des mois. Où est la normalité, quand une même silhouette peut sembler inquiétante aux uns et désirable aux autres ?

Jeudi

5h40 - Je me lève, bois un verre d'eau tiède et récupère mon téléphone, qui dort en dehors de la chambre.
67 messages sur le WhatsApp du village.
Hier soir, vers 21 heures, trois jeunes en gilets utilitaires ont sonné à une quinzaine de maisons. Quand on leur a demandé pour quelle société ils travaillaient, ils n'ont pas répondu et sont repartis.
Plusieurs habitants ont appelé la police. Et là, sur le groupe, une femme leur reproche de dramatiser : « Ils avaient l'air très jeunes, quel mal peuvent-ils bien faire ? »
Je reste perplexe. Des inconnus sonnent aux portes à la nuit tombée, refusent de dire qui les envoie et repartent dès qu'on les questionne… mais, à l'entendre, le vrai problème serait plutôt d'avoir trouvé leur comportement suspect.
J'aime la naïveté. Mais chez les enfants, pas chez les adultes.

11h23 - « Je vous embrasse… ciao ! » Et… c'est dans la boîte !
Je viens de terminer de filmer ma vidéo de la semaine. C'était fluide, j'ai passé un bon moment. Mais là, je suis vidée. Enchaîner les phrases, ne pas perdre le fil de sa pensée, articuler correctement, ne pas buter sur les mots… C'est plus fatigant qu'un footing de cinquante minutes.
— Lise, pourquoi le voyant de la caméra est éteint ?
— Quoi ?
La caméra est éteinte.
Ça n'a pas filmé.
What ?
OK. Ne pas pleurer. Ne pas casser mon bougeoir qui trône fièrement sur la table basse. Respirer. Tu ne peux pas te permettre de craquer maintenant. Tu dois refilmer, alors respire. Ferme ton cerveau.
— Lise, je sais ce qui s'est passé…
— Ne me dis rien. Je recommence. Ne me parle surtout pas.

12h10 - « Je vous embrasse… ciao ! »
Voyant rouge.
C'est enregistré.

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Tous les carnets

  1. 9oct.Articulations assouplies / tendre dédain / petit Yarles
  2. 2oct.Tout va bien / chaussons de maman / Starbucks mental
  3. 25sept.Dessert dans les airs / tee-shirt du Tour de France / légende personnelle
  4. 18sept.Rudesse théâtrale / vieux chewing-gum / acheteurs chinois
  5. 11sept.Souliers fermés / évidences creuses / galão mousseux
  6. 4sept.Diablotin familier / working girl du Colorado / théière d’hibiscus
  7. 28aoûtRacines noueuses / sergent instructeur / inaction doucereuse
  8. 20aoûtPremiers mots / échappée addictive / chewing-gum mâchouillé
  9. 14aoûtLièvre sous la baignoire / corps d’été / stress hydrique
  10. 1aoûtSauce bolognaise / arbres-cabanes / Vladimir Cosma
  11. 24juil.Réaction épidermique / jet privé / énergie liquide
  12. 17juil.Nessie en peluche / Highlander démystifié / bain à 13 degrés
  13. 3juil.La folle du SPM / vide nécessaire / envie de chocolat
  14. 26juinCap ou pas cap / poséidon altruiste / lézard farceur
  15. 19juinFrontières floues / nonchalance portugaise / aggravation aquatique
  16. 12juinCompte à rebours / mollet endommagé / sauvés par le gong
  17. 5juinPeine animale / tendre hésitation / grand tournevis
  18. 29maiFessier sacré / ange-poulpe / houle lutéale
  19. 22maiComtesse anglaise / orteils frétillants / camisole ouatée
  20. 15maiVerveine citronnée / paraboot trop petites / corps creusés
  21. 8maiBrouillard toxique / antre de Gattaca / créature bleue
  22. 1maiFine ligne verticale / frustration calculée / petites culottes au vent
  23. 24avr.Fous rires suisses / 95C / Paraboot indomptées
  24. 18avr.Naïveté capillaire / gilet réconfortant / distributeur de gruyère
  25. 11avr.Intrusion nocturne / corps bloqué / excitation collective
  26. 2avr.Pas de vagues / escargot dépressif / nouilles de riz
  27. 26marsBonbons textiles / cabine téléphonique / mains noires de terre
  28. 19marsVoie lactée / jeune pousse de radis / perfection devenue banale
  29. 15marsApnée espiègle / congère de sable / nonchalance léopard
  30. 6marsDéception guccienne / danse lente / générosité cérébrale
  31. 27févr.Pieuvre interne / héritage ambivalent / sobriété amère
  32. 20févr.Puzzles vestimentaires / pragmatisme asphyxiant / machine à remonter le temps
  33. 13févr.IA sensible / chat moelleux / curry fédérateur
  34. 6févr.Divorce hypoglycémique / mensonge enneigé / valise minimaliste
  35. 29janv.Routine matinale / Dior incarné / Oreos gobés
  36. 23janv.Téléphone désactivé / backstage révélateur / wellness anxiogène
  37. 16janv.Conjonctivite salvatrice / IA terrifiante / sashiko réparateur
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